Asinine : Une traversée introspective en eaux profondes – La Jetée

Crédit Photo : Léonie Guyot

Il y a des artistes qui avancent avec fracas et d’autres qui, dans leur discrétion, marquent par l’intensité de leur propos. Asinine appartient à la seconde catégorie. Depuis ses débuts, la Marseillaise s’est imposée comme une plume rare, affûtée, usant de métaphores comme d’un pinceau pour peindre des paysages mentaux d’une précision chirurgicale. Son art ne se limite pas au texte : chaque projet s’inscrit dans une quête d’expérimentation musicale.

Avec La Jetée, Asinine franchit un nouveau palier. Ce projet de huit titres, son plus long à ce jour, résonne comme une traversée intime, une introspection sonore qui oscille entre lumière et obscurité. Inspirée par le film culte de Chris Marker (grand nom du cinéma expérimental), elle en emprunte le nom et la philosophie : “Rien ne distingue les souvenirs des autres moments, ce n’est que plus tard qu’ils se font reconnaître, à leurs cicatrices.” En huit morceaux, Asinine dresse un récit fragmenté de mélancolies et d’espoirs, une mosaïque sensible où chaque tesselle a son importance.

Dès l’ouverture avec Comme des pierres, l’auditeur est plongé dans une atmosphère onirique et mélancolique, portée par une production minimaliste mais enveloppante. Le morceau invite à une réflexion intime sur le passé et les regrets. Asinine y dépeint l’évolution de ses souvenirs, qu’elle souhaite polir comme des pierres, mais qui, au fil du temps, deviennent tranchants, aiguisés comme des lames : “J’voulais les polir comme des pierres / J’les ai aiguisés comme des lames”. Cette image de la pierre polie qui se transforme en lame symbolise la difficulté à maîtriser le poids du passé et les cicatrices qu’elle laisse. La voix d’Asinine, fragile et poignante, porte une mélancolie profonde, renforcée par les silences qui jalonnent le morceau. Celui-ci illustre une quête de réconciliation avec soi-même et les souvenirs, tout en mettant en lumière l’inéluctable avancée du temps et la douleur qu’elle entraîne.

Puis vient Lalaland, un morceau qui plonge l’auditeur dans un univers hanté, où Asinine oscille entre désillusion et espoir. Avec le vers qui revient “Mais c’est comme ça la vie, j’sais que c’est pas Lalaland”, le morceau exprime l’écart entre le rêve et la réalité. Entre souvenirs personnels et observations sociales, Asinine livre une réflexion poignante sur une vie marquée par la perte de sens, où les illusions s’effritent face à une dure réalité.

Avec Cage thoracique, l’EP prend une tournure plus intense et tourmentée. Asinine y met à nu ses luttes intérieures, illustrées par l’image poignante du lion enfermé dans sa cage. “Un lion qui tourne en rond dans la cage thoracique”, elle évoque la frustration et l’angoisse de se sentir prise au piège. Le morceau transforme cette tension en une réflexion sur la peur, la haine, et la quête de liberté, entre chaos intérieur et volonté de résilience.

Meute de loups représente le point culminant émotionnel de l’EP, où Asinine déploie sa force intérieure. Le morceau mêle rage et résilience, “Tous ces souvenirs pleins de poussière de nous / C’est pas des pensées, c’est des meutes de loups”, elle y exprime la violence des souvenirs et des sentiments refoulés. À travers une prod contrastée, elle confronte l’auditeur à la lutte entre le passé et la guérison, offrant une catharsis puissante, tout en laissant place à une fragile lumière d’espoir. 

Avec Anchorage, Asinine met en lumière une introspection et une mélancolie brute, où elle mêle ses luttes personnelles à ses références. En évoquant À l’ammoniaque de PNL, “La tête sur la vitre comme quand j’écoutais A l’ammoniaque / Les poings serrés dans l’anorak” elle inscrit sa démarche dans un héritage fort, celui d’une génération marquée par la mélancolie urbaine et des réalités douloureuses. Sur un fond sonore glacé, elle explore des thèmes comme l’échec, les promesses brisées et la recherche de sens dans un monde où l’avenir semble souvent incertain. Ce morceau devient ainsi un exutoire où chaque parole exprime le poids d’un passé difficile à laisser derrière soi. 

Le ciel est sourd est un morceau brut et sans compromis. La production violente sert de toile de fond à une colère manifeste, où Asinine livre une réflexion sans détour sur ses luttes intérieures. Dans ce titre, elle ne fait pas dans la demi-mesure, et la charge de ses paroles est implacable : “Une balle dans la tête à Matzneff, une balle dans la tête à Polanski aussi”. À travers cette dénonciation frontale, Asinine attaque sans fard les figures de la culture et l’impunité dont elles bénéficient malgré leurs actes. La phrase “Le ciel est sourd donc les étoiles se taisent” vient renforcer cette idée de silence et d’indifférence, où les voix qui osent se lever contre l’injustice sont souvent ignorées ou étouffées. Ce morceau se fait le porte-voix d’un ras-le-bol face à un système complice.

De retour dans la douceur et la légèreté avec 100 ans, qui s’apparente à une déclaration d’amour poignante, où Asinine nous livre une vision intime et éternelle du lien humain. À travers des paroles empreintes de tendresse, elle imagine un avenir partagé : “Quand t’auras les cheveux blancs et moi des rides, 100 ans avec toi, ça passera vite.” Ce morceau dépeint un amour solide et inaltérable, une promesse de rester ensemble malgré les épreuves du temps. Le souffle calme et solennel de sa voix renforce cette idée de continuité, d’une relation qui perdure à travers les âges.

Si le soleil existe, dernier morceau du projet, clôt l’album sur une note d’introspection poignante et lumineuse. Ce titre évoque un voyage intérieur où la douleur et l’espoir se mêlent. Les paroles soulignent la lutte contre la fatalité et l’acceptation des failles humaines : “J’suis née désolée et si je meurs désolée, j’aurais raté le seul et l’unique exercice.” Asinine y explore ses dilemmes existentiels, questionnant l’existence même du soleil, métaphore de la rédemption et de l’espoir. Ce morceau incarne un moment de vulnérabilité, une invitation à croire en la possibilité de se réconcilier avec soi-même malgré les épreuves.

Avec La Jetée, Asinine signe une œuvre d’une rare cohérence, à la fois personnelle et universelle. Chaque morceau y est une pièce d’un puzzle intime, chaque note une cicatrice transformée en ornement. L’étoile du sud prouve une nouvelle fois qu’elle est une des voix les plus captivantes de sa génération, sculptant des paysages sonores où l’introspection se fait catharsis. Et si le soleil existe, alors La Jetée en est l’un des reflets éclatants.  

Cover "La Jetée" par Léonie Guyot

Auteur/autrice

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error

T'as kiffé l'article ? soutiens-nous 💪

YouTube
Instagram